De la poésie de fac à la poésie populaire: réponse à H.W. Otata

Fidèle à une tradition intellectuelle qui promeut la divergence enrichissante du débat, Le Chant de Powê relance un débat sur les valeurs objectives du langage poétique en tant de quête de Liberté. Lecture.

De la poésie de fac à la poésie populaire. Réponse à H.W. Otata

La politesse voudrait qu’on réponde à un questionnement qui vous est adressé. Le 13 mai de l’année en cours, nous publiions une chronique en guise de retour de lecture de l’œuvre Silences de la contestation de Benicien Bouschedy et à travers laquelle nous posions la question du medium idoine pour susciter une révolte ou du moins son enracinement, son bourgeonnement dans l’esprit populaire.

Notre propos épousait aussi bien notre positionnement que notre condition sociale d’origine : les masses populaires. Et de ce point de vue, il allait de soi que notre lecture du recueil de Bouschedy s’effectuât à partir de cette lucarne. Avant d’aller plus loin, réjouissons-nous que cette modeste chronique suscitât une réaction circonstanciée et illustrée …

Dans la réponse à cette chronique parue cette fois le 21 mai 2019, Hance-Wilfried Otata proposait un éclairage nouveau avec à l’appui des références qui grandissent évidemment son docte savoir et sa maîtrise de l’objet critique qu’est l’œuvre littéraire. Il nous a ainsi laissés avec ces trois interrogations : « Le peuple, qui est-il ? Quelle langue parle-t-il ? Est-il l’unique destinataire des œuvres dites à son service ? ». Une manière pour le critique littéraire de nous renvoyer au caractère vague et parfois galvaudé et/ou instrumentalisé de la notion de « peuple ». C’est aussi pour H-W Otata une manière d’exiger des éclaircissements sur ce qui devrait être les contours de la langue du peuple et qui serait d’emblée favorable à inoculer le virus de la révolte. En somme, entre théorie de la réception et littérarité du texte poétique le débat est lancé.

Pour la petite histoire

Pour ce qui nous concerne, il convient avant tout de rappeler une anecdote. Alors qu’il arpentait les plateaux de Gabon télévision afin de promouvoir sa troisième œuvre poétique Rêve Mortel, B. Bouschedy dut, en son for intérieur, hoqueter de surprise lorsque le chroniqueur qui n’était pas un quidam pigé au hasard, n’hésita pas à désigner « roman » l’œuvre à l’honneur.  Pourtant l’éditeur a pris le soin de faire précéder l’œuvre de la mention « Recueil de poèmes ». Cet encadrement n’y a rien fait. Au-delà du rire étonné qu’il a suscité en nous, ce couac posait fondamentalement la question de la réception d’une œuvre dans le champ gabonais. Il faut dire que le chroniqueur avait peut-être été dérouté par la forme poétique choisie par l’auteur à savoir un texte en prose. En d’autres termes, il y a déjà une difficulté pour le lecteur même avisé, de classer génériquement une œuvre. Autant dire que s’approprier son contenu relève donc de la gageur quand on a choisi une langue aux accents parfois trop intelligibles à notre goût.

Ce qui nous a conduit à interroger cette langue poétique réside aussi dans le positionnement du poète désigné comme « écrivain militant »[1]  et qui affirmait: « Je suis responsable parce que je me sens incapable de convaincre la jeunesse de la nécessité de se révolter contre ses bourreaux. Je suis responsable parce que je me sens coupable. »[2]

Si l’écrivain traduit par là une certaine difficulté quasi fataliste à détourner ses semblables du factice au profit de l’essentiel, c’est aussi l’aveu d’un cuisant échec de la littérature à être un médium efficace. Et là intervient l’essentiel de notre propos.

Une surconscience linguistique inaccomplie

Dans sa chronique, H. W. Otata met en exergue l’aura indubitable de Bouschedy qui assoit sa notoriété. Pour le justifier, il souligne notamment les nombreuses sollicitations dont le poète est l’objet principalement en milieu estudiantin. Entre ce couac et cette sollicitation dans la communauté estudiantine, il y a de la place pour cette question : le poète n’écrit-il pas, un peu trop, au final, à partir de la fac ? N’est-il pas venu le temps de descendre dans l’arène, voyager au cœur de la plèbe et parler à celle-ci et non plus seulement à l’élite ?

Les occurrences dans cet ouvrage renvoient évidemment au Cahier de Césaire. Mais d’autres évidemment nous incitent à y voir un langage poétique où pèse encore trop la bibliothèque estudiantine, amphithéâtrale de l’auteur. Ce qui se signale d’abord par un paratexte dont le titre de l’ouvrage pourrait faire penser à une formule sartrienne[3]. Puis, en quatrième de couverture, on peut lire : « Actuellement inscrit en Master Littératures gabonaises au département de Littératures Africaines à l’Université Omar Bongo ». Symboliquement, consciemment ou non, le contenu de l’ouvrage, la langue poétique notamment, seront traversés par ces deux aspects : la parole d’un étudiant qui lutte pour s’inventer une langue poétique tout en luttant avec les génies bienfaisants quoiqu’encombrants de ses maîtres. Et quand bien même il essaie de les renvoyer à leur potiche «Je parle de l’Afrique vraie et non celle des maquettes à mille couleurs», les génies refluent à la conscience de l’écrivain : « Je manifesterai mon obséquiosité à ce portrait des pathétiques relations sans équilibres politiques et économiques dont le trop de partenariats semble attester la fragilité à solidifier »[4]. Aussi pensons-nous que la langue de l’écrivain est circonscrite entre la fac et l’élite librevilloise.

Précisément nous dit Lise Gauvin : « L’art de l’écrivain, comparé à celui du musicien, consiste à trouver sa propre originalité dans la langue commune et, pour cela, à se démarquer de ce qui a été fait avant lui en cherchant à écrire « autrement ». La vie de la langue est à ce prix, celle de l’œuvre également ». La critique canadienne fait également valoir que l’écrivain est tiraillé par la langue d’héritage notamment colonial. Il entretient avec celle-ci des rapports complexes où la subversion, la pratique du patchwork et la distorsion tous azimuts se font jour, le tout sur fond de tiraillement entre cette langue d’importation et de domination et son fonds culturel. Dans ce rapport entre langues et littérature, elle parle alors de l’expression chez les écrivain d’une « surconscience linguistique  (…) c’est-à-dire conscience de la langue comme lieu de réflexion privilégié, comme territoire imaginaire à la fois ouvert et contraint. Ecrire devient alors un véritable “acte de langage”, car le choix de telle ou telle langue d’écriture est révélateur d’un “procès” littéraire plus important que les procédés mis en jeu »[5]

Mais cet enjeu est encore mieux illustré par Ngugi Wa Thiongo pour qui la question de la langue trouve fondamentalement sa pertinence lorsqu’on l’aborde dans un contexte politique au sens le plus large car argue-t-il, par le choix de la langue « c’est la question du type de société que nous voulons qui se pose ». En somme ajoute-t-il, « La recherche d’orientations linguistiques, littéraires, culturelles, dramatiques, poétiques, fictionnelles et universitaires nouvelles » contribuent à établir avec les dominants des rapports de force nouveaux.

Chez Bouschedy si cet enjeu est présent, il semble encore accolé à ses lectures comme si la langue poétique ne pouvait être sublime et belle qu’à partir de sa savante bibliothèque. Or, la rue, les villages, les marchés portent une certaine fureur langagière dont l’appropriation serait salutaire pour faire corps pour ainsi dire avec le corps social. Et ce n’est pas verser dans du « vérisme » que de s’emparer des éléments de langage du lumpen-prolétariat, cet amas d’individus sur lequel s’exerce la puissance dominante (le peuple) et que Fanon désignait comme étant « le plus spontanément révolutionnaire ». En somme, le poète ne fait parler sa surconscience linguistique que dans sa préoccupation esthétique, sa quête du beau plutôt que pour les ressources efficaces de la langue.

À nos yeux, ce sont sans doute les slameurs, qui ont trouvé le juste milieu même si la recherche des effets de style est parfois trop privilégiée. Les slameurs ont rencontré la langue comme une splendide et noble femme.  Ils ont trimballé cette femme dans la chair du peuple, lui dévoilant ses vérités entre splendeurs et atrocités. Cette femme depuis lors, s’est chargée de traduire toutes ces choses vues. Avec férocité. Avec emphase. Avec beauté. Et parfois avec une triviale beauté. C’est exactement le cheminement emprunté par Brassens, Akendengué ou encore Depenaud : aller prendre la connaissance, dans les lieux privilégiés où elle se trouve pour la redistribuer aux masses avec un souci d’accessibilité. Ce n’est pas faire du vérisme que de dire : « Tout peuple est considérable »[6], « Ce n’est pas faire du vérisme que de dire : «  Un homme n’est qu’un numéro, efface-le un autre le remplacera »[7]. Ce n’est pas faire du vérisme que de proclamer : « La musique qui marche au pas / Cela ne me regarde pas »[8].Il s’agit là de sentences qui trouvent aisément écho auprès du peuple celui sur qui, pour paraphraser Michel Onfray, s’exerce le pouvoir, sinon la dictature.

 C’est peut-être le défi auquel la poésie doit répondre. Une telle exigence n’est pas inconciliable avec une quête esthétique de la langue. Et ce défi est notre urgence poétique.  L’urgence d’être poète.

Bounguili Le Presque Grand

[1] Lire notamment : https://www.gabonreview.com/blog/tribune-libre-ι-laudience-de-bouschedy-a-nos-gouvernants/?fbclid=IwAR3tGUIAS5mA_Axk_NGLZ60UMcWBtNml4rmxlwCw-EzfpmNgij4Vno_UmLI

[2] B. Bouschedy interview accordée à la page Shita Nana le 13 août 2017: https://www.facebook.com/ShitaNanaBoisDeLeauSiCaPique/photos/a.328855017540538/328856500873723/?type=3

[3] Voir Situations III, Sartre parle notamment de l’œuvre littéraire et de l’acte de lecture comme « silence et contestation ».

[4] B. Bouschedy, Silence de la contestation, 2016.

[5] Lise Gauvin, La Fabrique de la langue, Seuil.

[6] Akendengue PC, « Considérable », Africa Obota.

[7] Ndouna Depenaud, « Un Jour », Rêves à l’aube.

[8] G. Brassens, « La Mauvaise réputation ».

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