Les tam-tams se sont tus (1/3) : un héritage entre tradition et modernité

Le Chant de powê vous propose une (re)lecture de ce chef-d’œuvre de la culture gabonaise. Les Tam-tams se sont tus du regretté Philippe Mory, pionnier du cinéma africain, mérite de nouveaux éclairages que nous vous proposons ici en trois épisodes. Commençons par le synopsis.

« La facilité avec laquelle nous renonçons souvent à notre culture ne s’explique que par l’ignorance de celle-ci et non par une attitude progressiste adoptée en connaissance de cause »

Dans Nations nègres et cultures[1], œuvre majeure sur l’apport de la civilisation noire au monde, celui qui sera distingué comme « l’auteur africain qui a exercé le plus d’influence sur le XXème siècle »[2] posait déjà les bases de différents sujets qui deviendraient cruciaux plus tard, pour le continent et ses diasporas : l’émancipation de l’Afrique et de la race noire, concilier tradition et modernité, se réapproprier l’histoire et les philosophies nègres, faire face à la perte des valeurs traditionnelles africaines, le retour aux sources et la réappropriation des cultures africaines, etc.

En littérature, les chantres de la Négritude ont joué leur partition en insufflant les vents d’émancipation et des luttes anticolonialistes, de toute lutte touchant une race entièrement opprimée par les tyrannies motivées par les prismes et paradigmes occidentaux, des combats de toutes les formes d’oppressions visant à déshumaniser ou à dépersonnaliser l’homme noir, le vider de sa substance ou le mutiler culturellement pour l’aliéner. Ceci en se constituant « sourciers » de l’amour esthétique du continent et de la race noire : nous offrant ces « hymnes d’amour à l’Afrique ancestrale et à ses surgeons épars à travers le monde : de la Martinique à la Guyane, des Antilles aux Caraïbes. »[3]

Dans le contexte gabonais, sans doute à la suite de ces devanciers, Philippe Mory fait donc partie de ceux-là qui, très tôt, comprirent ces enjeux auxquels devraient faire face non seulement leur propre génération, mais aussi celles futures. La question fondamentale étant sans doute : comment s’enraciner profondément dans la terre de son îlot pour faire face à la tempête du choc des civilisations tout en creusant des sillons et en jetant des ponts pour les générations futures ?

En réalisant son unique film paru en 1972 « Les Tam-tams se sont tus », Philippe Mory s’est en quelque sorte emparé de ces sujets, mettant son art au service de cette problématique, et essaiera donc de les traduire à sa manière, avec sa perception et son originalité, nous laissant ainsi en héritage une œuvre importante pour la culture négroafricaine.

Notre démarche n’est pas d’apporter une critique cinématographique du film, n’étant évidemment pas expert en la matière, ni de relancer le débat de l’afrocentricité et de la négritude, ni même de prouver la supériorité d’une quelconque race ou d’une quelconque civilisation sur une autre, mais de voir comment, dans un contexte bien particulier, des personnages africains ont pu évoluer face au choc des civilisations. Donc de proposer une réflexion amenant à considérer ce film comme une œuvre singulière, d’énoncer ces sujets qui se posaient dans les années 1970 et de tenter de voir dans quelles mesures ceux-ci sont encore d’actualité.

Au demeurant, il s’agit de s’approprier l’héritage de Philippe Mory, faire revivre le penseur à travers ses personnages et son œuvre, et, de voir en quoi celui-ci peut être éclairant.

Pour ce faire, dans ce premier volet, nous essaierons de décrire de manière détaillée les évènements qui surviennent tout au long du film. Dans le deuxième, nous tenterons une analyse de l’œuvre et dans le dernier, nous tenterons de voir comment cette œuvre peut faire écho de nos jours.

Les tam-tams se sont tus : un film captivant

(Nb : cette première partie traitant le synopsis détaillé, pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu, il est disponible sur la plateforme Youtube).

Libreville. Abraham, sculpteur dans un quartier en périphérie de la ville, mène modestement une vie d’artiste dans une petite maison de planches lui servant à la fois de demeure et d’atelier.

Ce dernier gagne sa vie en vendant des sculptures et en honorant des commandes. Bon nombre de ses transactions se font avec le « civilisé » monsieur Nguéma, directeur d’une galerie d’objets d’art en ville et coriace marchandeur. Abraham estime que, malgré les apparences, ce dernier ne se conduit pas en homme « civilisé » car « dans les pays civilisés c’est le vendeur lui-même qui fixe le prix de sa marchandise ». Ce qui le conduit à penser que si « la civilisation était une maladie, beaucoup en seraient morts ».

Penseur et philosophe aussi bien à ses heures perdues que durant ses longues heures de travail dans son atelier, Abraham est opposé à certaines mœurs qu’il juge archaïques et dépassées mais reste, néanmoins, très attaché aux valeurs des traditions africaines.

« L’Afrique des perruques et du rouge à lèvres ». Abraham aime les belles femmes mais semble allergique aux effets de l’occidentalisation sur la plupart d’entre elles, notamment le port de la perruque, le maquillage et la gestuelle, en somme un mimétisme à l’égard des femmes occidentales. À ses yeux, ces dernières arborent des « déguisements de singes » et « ne leur manque plus que la peau blanche qui va avec ces cheveux ».

Ce qui rend quelques fois conflictuelles les discussions avec les femmes qu’il courtise comme celles de son entourage immédiat, sa sœur Josy notamment.

Une visite inopinée : « L’Afrique des valeurs morales n’existe plus, elle est morte ». Alors qu’il travaille dans son atelier, Abraham reçoit la visite inopinée d’un soldat français. Il lui demande de prendre place puis entame un monologue sur les bonnes intentions de son visiteur « Je sais monsieur que vous me voulez du bien. Que Dieu vous bénisse. Et maintenant que la glace est rompue, que me voulez-vous ? »

Abraham énumère de manière allusive les différents présents qu’apportaient autrefois les colons pour duper et soudoyer les indigènes. Même si cela pourrait paraître ironique aux yeux de son visiteur, Abraham est tout de même sérieux dans sa démarche. Il n’est pas dupe et sait que « l’homme blanc » ne sert que ses propres intérêts « Je ne plaisante pas monsieur. Je sais que vos propres intérêts vous conduisent vers moi. Je suis humainement obligé de penser aux miens. C’est la loi de la nature. Seulement vous me direz que vous êtes peut-être venu en ami… J’ai eu un ami. Il était blanc. Un jour, il est mort. » Abraham revient sur un épisode de guerre qui lui a valu une médaille « un morceau de fer » pour remplacer son ami « blanc » mort au front. Ce qui force le respect du soldat français qui tente de convaincre Abraham en le rassurant qu’il lui « reste tout de même la consolation de son art ». Mais cela ne semble pas être de l’avis de son interlocuteur : « Dans mon pays, monsieur, l’art n’est pas une délivrance. C’est un pis-aller. La délivrance pour l’Afrique c’est le ridicule… »

Abraham est conscient que vivre à l’écart, loin des personnes bien-pensantes de la ville, fait de lui un « curieux personnage ». Il ne s’en préoccupe vraiment pas car n’ayant aucune opinion sur lui-même, au même titre qu’il n’en a pas sur les autres. Mais il a cependant une idée sur cette « société bien-pensante » qui justifierait qu’il vive à l’écart de celle-ci : « Je trouve cependant dégueulasse de vivre dans une société dont la seule ambition est de ressembler au blanc pour se croire civilisée. Mais les choses évoluent, me direz-vous. Mais cette évolution à pour moi quelque chose de veule, d’impersonnelle. Voilà la dépersonnalisation de la race noire. Ils sont tellement cons qu’ils en sont contents, alors… »

Le soldat cherchant à mieux cerner le positionnement d’Abraham dans cette société qu’il dépeint si bien lui demande s’il s’en est écarté par originalité. Abraham répond : « Par manque d’originalité, les autres m’ont écarté d’eux. Puis, faut-il vous dire aussi que l’Afrique des valeurs morales n’existe plus ? ». Il interrompt Abraham dans son élan, lui précisant être venu lui passer une commande, dans le but sans doute de lui prouver le contraire de ses propos. Abraham poursuit sur sa lancée : « Je disais donc monsieur que l’Afrique était morte. L’Afrique des perruques, le rouge sur les lèvres noires, le costume de laine par quarante degrés de chaleur : ce n’est pas mon Afrique. Il y a plusieurs façons de tuer un monde. C’est par exemple lui faire oublier ses traditions par des méthodes dites d’émancipation. La loi du profit a plusieurs formes [] Où est donc cette fière Afrique que chantent les poètes. Ils savent si bien mentir avec les mots des autres. Mais les formes monsieur. Oui les formes. Tenez, prenez donc cette statuette et admirez. Admirez les formes. Croyez-vous que cette fesse qui inspire le désir soit un mensonge ? Et ce sein monsieur. Oui ce sein. Malheureusement il a nourri l’illusion de toute une race »

Le soldat interrompt Abraham et lui expose enfin l’objet de sa venue, une commande : « deux statuettes en ivoire à l’image du Biéri Fang : le male et la femelle ». Abraham lui explique ne pas pouvoir honorer cette commande de suite car il est attendu au village pour le retrait de deuil de son défunt père disparu il y a de cela deux ans. Le soldat dit avoir du temps avant de retourner en France et qu’il reviendra plus tard. Il insiste tout de même auprès d’Abraham afin que ce dernier lui dise la catégorie dans laquelle il pense que les gens bien-pensants de la ville le classent. Abraham lui répond alors « Ouf vous savez, les hommes bien-pensants, ils préfèrent sauvegarder leurs intérêts en faisant penser qu’ils veulent améliorer ceux des autres. Alors leur opinion me laisse indifférent. Regardez-les dans la rue. Ils se sont réveillés dans un nouveau jour. Ils ne savent plus d’où ils viennent. Ils ne savent pas où ils vont. Ils imitent. C’est génial ! Et ils croient savoir… »

Avant de prendre congé d’Abraham, le soldat français souhaite tout de même savoir l’âge de son interlocuteur mais ce dernier lui répond : « Vous savez, je suis né à une époque où l’essentiel était de naître pas d’être inscrit dans un registre »

Sur le chemin du village. Abraham embarque à bord d’un camion qui le laisse à l’orée de la forêt menant à son village. Il rencontre trois vielles femmes de retour des champs, assises, les paniers remplis d’aliments et de bois de chauffage posés près d’elles. Il leur demande de ne plus travailler autant car les temps ont changé et la civilisation est arrivée : « Mais pourquoi toute cette corvée ? Ne savez-vous pas que les femmes ne doivent plus travailler comme des bêtes ? »

Les vielles femmes expliquent qu’il est de leur devoir de travailler autant sans quoi il n’y aurait rien pour nourrir hommes et enfants. Abraham leur explique, de manière quasi ironique, que les hommes et les enfants devraient se nourrir des aliments apportés par la civilisation. Les vielles femmes s’opposent à la vision d’Abraham car estimant qu’elles ont hérité cela de leur tradition, qu’elles en sont fières et qu’elles comptent bien la perpétuer sans oublier que les aliments apportés par « le Blanc » ne sont pas faits pour le noir.

Les retrouvailles avec l’oncle Martial : « à jour nouveau, habitudes nouvelles ». À son arrivée au village Abraham reçoit l’accueil chaleureux de son oncle Martial, et fait la connaissance de la belle et jeune Cécile, huitième et dernière épouse prise par son oncle pour ses derniers jours. Tante Ada, la première épouse est aussi présente.

Abraham se saisit d’une harpe et commence à en jouer. Du fait qu’il n’a pas oublié, l’oncle le félicite. Mais très vite il lui reproche de vivre à la ville loin du village de ses pères. « Que cherches-tu dans la ville que tu ne trouverais ici ? Vous suivez ce que vous appelez la lumière mais êtes-vous sûrs de connaître cette lumière ? Vous la buvez, elle vous soule jusqu’à vous abrutir. Oui mon enfant, la lumière des Blancs vous abrutit sans que vous ne vous en rendiez compte. Ah, j’ai pitié de la jeunesse. Elle croit savoir. Elle ne connaît même pas sa propre lumière. Comment un homme peut-il vivre avec un bras accroché à une branche et le corps ballant ? Il finit obligatoirement par se fatiguer et se laisser tomber en se cassant un membre. C’est bien ça mon enfant, vous n’êtes plus que des mutilés aussi bien dans votre pensée que dans votre comportement général ».

L’oncle ayant remarqué que son neveu le regardait droit dans les yeux quand il parlait, le lui reproche. Abraham tente d’expliquer que cela n’était uniquement que dans l’intention de mieux cerner ce qu’il lui disait. Mais l’oncle n’est pas de cet avis : « On ne regarde jamais son Dieu en face. C’est mon père qui m’avait dit ça. C’est dans nos traditions. Il est vrai que nous n’avons pas les livres pour vous apprendre les traditions parce que pour vous autres ce qui est vrai c’est ce qui s’apprend dans les livres. Erreur !  Erreur de la jeunesse, de l’imitation, des animaux dressés… ». Abraham lui fait remarquer que ces derniers étaient bien heureux de les savoir à l’école des « Blancs » et d’y exceller. Ce à quoi l’oncle réplique « Oui, mais tu le sais bien, nous étions en notre temps. Nous étions moins informés que vous. Et puis, l’école de la vie ne finit jamais mon enfant… »

La discussion terminée, l’oncle Martial propose du vin de palme à Abraham dans une bouteille que lui tend Cécile. Lorsque ce dernier demande un verre, un ancien lui rappelle qu’on ne boit pas du vin de palme dans un verre mais plutôt dans la bouteille, conformément à la tradition. Contre toute attente, l’oncle Martial essaie de comprendre son neveu et ordonne à Cécile de lui apporter un verre puis finit son propos par « Je te comprends mon fils. À jour nouveau, habitudes nouvelles… »

Abraham et Cécile : Une idylle aux arômes de tradition et de modernité. La nuit tombée, les festivités sont lancées. Une grande veillée traditionnelle est donnée. Abraham semble lassé et Cécile aussi. Cette dernière s’en va faire un tour dans les végétations derrière les maisons. Abraham la suit et lui fait la cour. Il passe ensuite la nuit dans la chambre de la jeune femme de son oncle. Craignant que son mari découvre leur aventure, Cécile réveille Abraham peu avant le lever du jour alors que ce dernier ronfle paisiblement puis lui demande de regagner sa chambre.

Au lever du jour Cécile se rend à la rivière. À sa grande surprise, elle y trouve Abraham faisant quelques brasses. Consternée, elle reproche à ce dernier de ne pas respecter la tradition : « Pourquoi me fais-tu ça ? C’est donc vrai que tous ceux qui viennent de la ville ne savent plus respecter les traditions de leur race ? Ignores-tu que c’est moi qui devais puiser ton eau ? Et tu es venu te baigner dans la rivière, ça veut dire que tu n’as pas aimé cette nuit ». Etonné par la remarque, Abraham pense que Cécile raconte des « bêtises », qu’elle exagère et estime ne plus être « esclaves de leur tradition ». Cécile n’est pas de cet avis et lui répond : « Je ne suis pas esclave de ce que j’aime ».

La nuit suivante, les deux tourtereaux se retrouvent dans la forêt pour passer du bon temps. Peu avant le lever du jour, Cécile émet ses craintes et demande à Abraham de rester longtemps avec elle pour lui apprendre « beaucoup de choses de la ville » mais Abraham pense le contraire « les choses de la ville ne sont pas faites pour toi Cécile, il n’y a que désillusion ». Cécile propose alors à Abraham de rembourser la dot de son oncle pour qu’elle puisse partir avec lui mais ils sont alertés par quelqu’un qui arrive. Tante Ada vient les prévenir de partir avant que l’oncle Martial, qui a découvert leur relation, les tue. Abraham tente tout de même d’expliquer à Tante Ada qu’il ne souhaite pas prendre la femme de son oncle mais cette dernière lui répond qu’il l’a déjà fait. Les deux tourtereaux s’enfuient alors que le temps se dégrade. À la lisière de la forêt, Abraham s’arrête pour écouter mais il se rend compte, impuissant, que : « Les tam-tams se sont tus. Ça me fait un drôle d’effet. J’ai l’impression d’avoir rompu avec quelque chose de profondément important, quelque chose de physique, de magique : mon village, ma famille, ma vie. Allons, partons et fais attention où tu mets les pieds… »

Les deux amoureux continuent leur route en traversant savanes, cours d’eau et bancs de sables. Alors qu’ils se reposent, Cécile dit à Abraham : « On est bien ici. On peut rester encore un peu, d’ailleurs je suis fatigué. Dis Abraham, que penses-tu qu’il nous arrivera ? », celui-ci lui répond : « Il arrive toujours quelque chose à quelqu’un ».

De retour à Libreville : « En attendant la colère des dieux ». Cécile découvre la demeure modeste d’Abraham qui est loin d’être un palace. Abraham la met cependant en garde : « Tu ne sauras jamais ce que c’est le déracinement toi. Tu le subiras inconsciemment. Sans t’en rendre compte. Tu te croiras civilisée parce que tu porteras une perruque de cheveux lisses ou tu habiteras un building de béton armé. Tu appelleras ça évolution, émancipation, et pourtant, tu feras toujours l’amour de la même façon ». Cécile qui ne comprend rien, demande à Abraham de quoi il s’agit. Ce dernier prétexte alors parler de ce qu’elle ne peut comprendre. Il lui explique tout de même qu’elle « habitera ce décor en attendant la colère des dieux. Au village, quelque chose va certainement se passer »

La visite de Josy : « L’africaine émancipée ». Un dimanche matin, Abraham et Cécile se lèvent sous le son des cloches. Cécile se rend compte qu’il est dimanche et demande alors à Abraham de lui indiquer où se trouve l’église car elle doit s’y rendre. Ce dernier reste dans le lit et lui dit de suivre le son des cloches. C’est alors que quelqu’un frappe à la porte. Cécile fait alors la connaissance de Josy, la sœur d’Abraham. Josy découvre que Cécile est en réalité la femme de leur oncle volée par son frère. Mais Abraham est loin d’être d’accord avec cette notion de vol car il estime déplacé qu’à cet âge avancé, son oncle ait encore à se partager entre huit femmes. Josy admet tout de même la beauté de Cécile et pense que cette dernière le serait encore plus avec un peu de « toilette ». Elle le dit tout en étant consciente que son frère Abraham est opposé à toute forme de modernisme démesuré : « Evidement tu es opposé à toute forme de modernisme. L’évolution pour toi c’est de la prostitution morale… ». Abraham demande alors à sa sœur de conduire Cécile à l’église et n’hésite pas à la titiller en lui demandant si elle couche encore avec son patron, ce à quoi elle lui répond en souriant : « Avec lui, non. Mais avec son argent, oui ». Ce qui pousse Abraham à dire : « Il n’y a pas à dire, l’Africaine est émancipée »

Sur le chemin de l’église. Les deux femmes se rendent à l’église. Cécile n’a jamais été en ville et Josy la lui présente comme étant le village de leurs illusions « Tu vois, c’est notre village à nous. Abraham l’appelle le village des illusions. Et pourtant il est obligé d’y vivre. Pourquoi combattre les illusions quand elles nous apportent l’espoir ? Tu sais, je ne sais pas moi pourquoi nous vivons comme ça. Quand nous sommes nés, nous avons trouvé tout le monde cherchant une façon de vivre mieux. Et ils ont trouvé que vivre mieux c’était de vivre comme des blancs. À qui la faute ? Moi je sais une chose, il faut gagner de l’argent. Et l’argent, il se gagne quand on est encore belle. C’est mon patron qui me l’a dit… »

Durant le trajet, Josy reproche aux femmes du village comme Cécile d’être trop attachées aux traditions et ne comprend pas pourquoi ces dernières ne les renient pas pour s’émanciper « …Mais toi, tu ne dois pas comprendre tout ça. Le village, c’est la vie simple, les femmes travaillant comme des bêtes de somme…Continuent à porter le panier plein pendant que le mari marche devant tenant à la main une machette et une sagaie. Je le vois moi le bonhomme, tout fier ! »

Cécile restée silencieuse, reproche à son tour à Josy le fait que les femmes de la ville parlent de ce qu’elles ne connaissent pas. Cécile explique à Josy quelles valeurs les femmes du village accordent à la tradition et pourquoi elles en sont attachées « Je ne sais pas ce que tu sais des Blancs mais tu ne sais pas grand-chose de ta propre race. Comment peux-tu croire que nous sommes malheureuses parce que nous portons un panier plein ? Nous aussi en brousse nous avons nos illusions qui nous donnent de l’espoir. Lorsque nous voyons notre mari devant nous avec une sagaie, nous avons l’assurance d’être protégées »

Josy tente alors d’expliquer à Cécile que ces illusions-là sont dépassées et qu’il faut les civiliser, vivre avec son temps. Ce à quoi Cécile lui répond « Pour nous autres de la brousse, le temps a toujours été le même, ce sont les gens qui changent. J’ai obéi à la tradition qui veut que je sois la femme de votre oncle ». Josy s’étonne alors que cette dernière ait accepté sans réfléchir et sans amour. Cécile lui demande alors si elle est contre ceux qui préfèrent une vie simple. Josy reprend la parole en expliquant à Cécile que la réalité à la ville n’est pas ce qu’elle connait. Et que pour y vivre, il faut pouvoir comprendre ses codes, notamment : « Tu changeras vite d’avis quand tu auras compris la valeur de l’argent dans la société moderne. L’argent, la plus belle illusion à travers laquelle le monde voit son bonheur. Je ne suis pas contre ceux qui préfèrent la vie simple. Il faudrait aussi que des gens comme Abraham nous fichent la paix avec leur négritude »

La plage. Les deux jeunes femmes se lient d’amitié. Josy prédit l’avenir doré de Cécile : « Les hommes seront fous de toi. Quand tu seras bien belle, nous sortirons ensemble. Je te présenterai des hommes. Ils ne sont pas tous beaux mais ils ont de l’argent ». Elle emmène Cécile à la plage. Lorsque Josy propose à Cécile d’aller prendre un bain de soleil, cette dernière s’interroge tout de même sur l’utilité de cela. Ce à quoi Josy lui répond : « Je ne sais pas moi mais les Blancs disent que ça leur donne une belle couleur, une belle peau… ». Cécile s’interroge à nouveau et demande à Josy si elles aussi se doivent d’avoir une belle peau mais Josy lui répond qu’il ne s’agit pas de cela mais plutôt que « la civilisation veut que le noir soit la copie du Blanc. Il faut faire comme le blanc pour être civilisé ». Cécile lui demande alors : « Est-ce que nous sommes obligés d’êtres civilisés ? ». Cécile répond : « C’est une opinion. Malheureusement nous vivons dans une société civilisée plus forte que nos aspirations, plus forte que nos rêves. Il faut avoir la foi ».

L’émancipation de Cécile. Cécile se laisse emporter par le vent de la ville guidée par Josy la femme émancipée. Elle goûte aux joies de la vie en ville et de la civilisation : shopping, balades. Un soir, alors que Josy entraine Cécile dans l’une de ses multiplies soirées en discothèque, dans l’euphorie de la fête et de l’alcool, cette dernière se laisse séduire par un « homme blanc » avec lequel elle passe la nuit. Au lever du jour Josy n’en est pas fière et en éprouve des remords. Josy la console en lui expliquant que c’est de cette manière que marche la vie en ville et que cette dernière sera heureuse quand elle verra le petit cadeau que son amant d’un soir a glissé dans son sac : « une liasse d’argent ». Malgré tout, Cécile continue à éprouver des remords, notamment vis-à-vis d’Abraham. Josy essaie de convaincre Cécile que ce dernier n’est pas un problème, le décrivant comme un « pervers intellectuel » qui souhaite la garder comme une villageoise alors qu’elle doit s’émanciper : « Tu sais Cécile, la civilisation coûte chère. Si tu ne peux pas payer ce prix-là, tu retournes à ta brousse natale. Tu veux repartir ? …Abraham est un vicieux intellectuel. Ce qu’il aime en toi c’est la petite sauvageonne. Peut-être sera-t-il plus content de voir en toi une fille qui vaut celles de la ville »

Elle conseille à Cécile de se procurer de beaux vêtements avec cet argent afin de faire plaisir à Abraham. Cécile émet tout de même des doutes sur le fait qu’Abraham apprécie.

Abraham et Cécile : le point de rupture. Cécile se sert tout de même de l’argent pour changer ses styles vestimentaire et capillaire dans l’espoir de faire plaisir à Abraham. En rentrant à la maison, Abraham est dégoûté de ce qu’elle est devenue, tout ce qu’il déteste. Il retire sa perruque et ses lunettes de soleil qu’il jette sur le lit, déchire sa robe et la bat. Cette dernière se morfond en larmes sur le lit.

La visite de Tante Ada. La colère de l’oncle Martial finit par passer. Il envoie tante Ada à la ville apporter la nouvelle. Cette dernière annonce alors à Abraham que son oncle est prêt à passer l’éponge, il lui suffit tout simplement de lui restituer Cécile. Ce dernier ne trouve pas d’inconvénient considérant qu’elle est à présent déracinée et dépravée. Josy n’est pas de cet avis car elle estime que Cécile mérite mieux que d’être rendue à un vieillard. Abraham intervient quand Tante Ada demande à Josy de ne pas parler de cette manière de son oncle : « Mais Tante Ada, tu ne vois donc pas que Josy est l’exemple même de la déracinée mentale, de la mutilée spirituelle, la corruption inconditionnelle, la menace de la destruction de toute une culture, une race… »

Mais Josy, qui en a marre de la négritude de son frère, ricane et ne l’entend pas de cette oreille « Mais mon cher, les mots importés que tu manies si bien, j’en conviens, sont aussi une menace. On commence à en avoir marre de vos phrases savantes qui ne sont jamais suivies de faits, aucune concrétisation. Où est donc votre négritude, sinon dans l’utopie ? Soyons réalistes Abraham, je n’ai connu que des Noirs qui voulaient vivre comme des Blancs, jamais le contraire ! Le monde nouveau a chassé nos traditions, subordonné notre pensée, les tam-tams de nos ancêtres ont changé de langage ou ils se sont tus. Vois-tu une autre destination pour la race noire ? Moi je ne veux pas la connaître, je me plais encore sur terre »

Tante Ada met fin à cette dispute. Lorsque Cécile prend la parole, elle leur annonce qu’elle ne retournera pas au village pour continuer son rôle d’épouse auprès de l’oncle Martial et propose à Tante Ada de rembourser la dot à son mari. Josy emmène Cécile avec elle.

Quelle destination pour la race noire. Abraham se lance dans un dernier monologue « Et voilà Tante Ada, Cécile a rompu. Cécile a gagné quelque chose de nouveau qui ne lui déplait pas. Qui songerait à le lui reprocher ? Elle se croit plus intelligente en agissant ainsi. C’est un peu comme tout le monde. Moi aussi je me crois plus intelligent que tout le monde. Je suis persuadé que tout le monde se croit de même. Nul n’a jamais prétendu qu’il y avait une autre destination pour la race noire. Comment pourrait-il en avoir une ? Le Noir n’aime pas l’effort, ce qui compte pour lui c’est de se voir vivre. Sa propre personnalité s’est évaporée à force de bêtises et d’imitation. Crois-tu qu’il s’en rend compte ? Il ne faut surtout pas que nous nous en rendions compte. Cela risquera de troubler l’ordre établi. Et l’ordre établi c’est la loi du plus fort. Oui c’est vrai, les tam-tams se sont tus. Pourtant, même à travers ce silence, il y a encore des bribes de philosophies nègres, des bribes de traditions irréversibles que rien ne pourra détacher de notre peau »

En partant, dans un sursaut, Cécile s’arrête et dit à Josy qu’elles ne peuvent pas les laisser comme ça. Mais Josy lui répond : « Ma chère Cécile, il y a déjà beaucoup trop de choses que nous avons laissées comme ça, sans comprendre. Allez viens ! Chercher à comprendre la vie c’est se la compliquer »

Cheryl ITANDA

Avec : Philippe Mory (Abraham), Amélie Joktane (Cécile), Gisèle Revignet (Josy), Jeanette Tchandi (Tante Ada), Marcel James (Oncle Martial), Robert Tual (le militaire), Chritian Aboghet (Nguema)

[1] Nations nègres et culture : de l’Antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui, 1954, Cheikh Anta Diop, Présence Africaine.

[2] Festival mondial des arts nègres de Dakar, 1966

[3] George-Emmanuel Clancier, Préface « Au matin de la négritude », René Depestre, 1990.

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